lundi 29 décembre 2008

Etre humain, c'est avoir la terre en partage

24 heures Philo le 29 décembre 2008

par Sophie Foch-Rémusat, professeur de philosophie en lettres supérieures


Philosophe et militante du RESF, j’étais présente dans l'avion à destination de Kinshasa avec trois autres philosophes, le 16 décembre, au cours duquel la reconduction de trois sans-papiers nous a amenés à intervenir, à poser des questions. L'un d'entre nous a été débarqué de force. Deux autres ont été interpellés à notre retour en France et placés en garde à vue pendant onze heures (lire le «rebond» de Sophie Foch-Rémusat, Yves Cusset et Pierre Lauret dans Libération du 24 décembre, ndlr).

Protestations de passagers, réticences de certains membres du personnel navigant, refus d’embarquement de certains commandants de bord, débarquements forcés de passagers qui sont ensuite poursuivis, voire débarquements de tout l’avion : de plus en plus fréquents, de tels faits prouvent que la politique d’expulsion d’étrangers, en plus d’être injuste, se révèle impraticable. Est-ce la vocation de la police de courir après des grands-pères, des pères et des mères des famille, d’emprisonner des petits enfants en centre de rétention administrative, puis, le cas échéant, de poursuivre des citoyennes et des citoyens innocents dont le seul tort est de s’émouvoir de ce qui leur paraît une injustice flagrante ?

Mais surtout, de quel délit accuse-t-on les sans-papiers ? Ce qu’on leur reproche, n’est-ce pas essentiellement d’avoir une autre idée de ce qu'est l'humanité, plus haute, fidèle aux principes où notre civilisation prend sa source – la Bible en effet, enseigne que Dieu a donné la Terre en indivision à tous les hommes ? Etre humain, nous dit Kant, ce n’est pas être libre, car il pourrait exister des êtres de raison sur d’autres planètes ; ce n’est pas non plus avoir une histoire, car le sujet de l’histoire, c’est l’espèce humaine. Etre humain, c’est, en réalité, avoir la terre en partage.

Forts de cette belle idée, qui fut aussi la nôtre, des hommes et des femmes franchissent des frontières, se croient libres d’arpenter le terre et de s’établir où bon leur semble, au gré de leurs désirs ou en fonction de dures nécessités. Nous ne pouvons pas tenir cela pour un délit ou pour un crime. Il nous faut donc nous demander : qu’est-ce que cela signifie avoir la terre en partage, aujourd’hui, dans les conditions économiques, environnementales et politiques du monde tel qu’il est ? Quelles formes nouvelles doit et peut prendre ce partage ?

Nous vivons en Europe dans un régime de souveraineté partagée. Parfois cela nous trouble et nous inquiète. Est-ce une raison pour compenser ce que nous pensons être un abandon de souveraineté par une exacerbation du sentiment de propriété ? En chassant et expulsant des étrangers, en les traitant comme des voleurs entrés par effraction dans l’espace commun, ne fait-on pas illusoirement de chaque citoyen un petit propriétaire ? N’est-ce pas jouer sur les mots que de laisser croire qu’un peuple possède un sol de la même manière qu’un particulier une terre, un domaine ou une habitation ? Notre pays, le possédons-nous, nous citoyens, à la façon d’une propriété privée ? Avons-nous le droit d’en défendre l’entrée ?

Il n’existe pas de pensée de la propriété qui ne soit une pensée des limites de la propriété. Dans mon quartier, mon immeuble, tout n'est pas privé. Les rues sont à tout le monde, libres de toute appropriation et d'ailleurs, ceux qui font mine qu’elles leur appartiennent, on dit que ce sont des voyous. Un pays où il n’y aurait aucun espace libre où s’installer et laisser s’installer serait inhabitable. Gouverner, c'est aussi veiller à ce qu’il reste des séparations, des vides et des intervalles entre les personnes et les biens, de telle sorte que puissent s’y nouer des relations et s’y produire des changements.

Enfin, dans quelle mesure cette politique de chasse aux sans-papiers et d’expulsions brutales ne sert-elle pas d’alibi et de couverture à une exploitation cynique, dans la restauration par exemple, le bâtiment, l’interim – une exploitation aux limites de l’esclavage, du malheur de femmes et d’hommes transformés en main d’œuvre d’autant plus corvéable qu’elle est terrorisée ? Plus on expulse, plus on aggrave la condition sociale des travailleurs sans-papiers de ce pays. Double langage d’un gouvernement qui se récrie bien fort qu’en expulsant les sans-papiers, il combat l’esclavage, tout en créant objectivement les conditions de sa prolifération.

Les travailleurs sans-papiers de ce pays sont, pour la plupart d’entre eux, un segment de la classe ouvrière. Leur exploitation est en quelque sorte le symétrique des délocalisations : une manière de se procurer de la main d’œuvre à prix cassés pour lutter contre la concurrence dans un monde globalisé. La chasse aux sans-papiers ne serait-elle pas une manière de masquer l’alliance objective de l’Etat et du patronat ?

Nous avons la chance de vivre dans une démocratie. Il y aura bientôt des élections européennes. C’est de notre responsabilité à tous d’accepter ou de refuser les politiques ou l’absence de politique qu’on mène en notre nom.


mercredi 24 décembre 2008

Faire du ciel l'endroit le plus sinistre de la terre


médiapart 24 déc 2008 

Par Jean-Louis Fabiani


Connaissez-vous le délit d'entrave à la circulation d'un aéronef ? C'est la qualification curieuse de ce qu'on reproche à un professeur de philosophie, Pierre Lauret, qui a eu l'impudence de demander pourquoi un passager "reconduit à la frontière" dans l'avion Paris-Kinshasa était menotté.

 

Le philosophe et ses deux collègues, qui se rendaient en RDC pour un congrès sur l'accueil des étrangers, n'ont pas émis de protestation, mais il ont, semble-t-il, contribué à l'agitation à bord (fréquente en ce genre de situation) en posant une question : c'est-à-dire en faisant simplement leur travail de philosophes. Aujourd'hui en France, poser une question sur la situation d'un passager menotté peut vous valoir des poursuites. A quand le délit de protestation en son for intérieur contre l'inhumaine politique d'expulsion gouvernementale ? 

 

Cet "incident" s'inscrit dans un cadre répressif plus vaste qui assimile à un délit des activités qui font partie du métier d'intellectuel ou d'éducateur : c'est le cas des vaillants instituteurs du réseau "Education sans frontières" qui s'opposent à l'expulsion de leurs élèves. Ils ne font pourtant que leur métier d'éducateur, avec plus de détermination que les autres.

 

Dans les professions du transport aérien, la situation est un peu différente : c'est une hôtesse de l'air qui a identifié le philosophe questionneur et l'a dénoncé au commandant de bord qui l'a à son tour expulsé. Pierre Lauret n'a pas participé au colloque de Kinshasa. Dommage ! Il aurait pu faire une communication de premier ordre sur l'accueil des étrangers par Air France. Le zèle du personnel dans ce domaine est fort inquiétant. Contrairement à ce que peut penser le captain d'un avion, juridiquement maître à bord, s'indigner des conditions de vol d'un passager forcé de voyager ne constitue pas un délit. 

 

Pierre Lauret a agi en citoyen, il a été traité en délinquant. Très loin de leur engageante publicité, les personnels d'Air France font du ciel l'endroit le plus sinistre de la terre : celui de la dénonciation, du mépris des sans-papiers, de l'indifférence à la liberté d'opinion. 

 


Trois philosophes dénoncent un "délit d'opinion"

NOUVELOBS.COM | 24.12.2008 | 12:09


Après avoir provoqué l'indignation des passagers d'un avion lors d'une expulsion de sans-papiers, ils ont été interpellés et sont poursuivis pour opposition à une reconduite à la frontière.

 

Trois philosophes arrêtés et poursuivis pour s'être opposés à l'expulsion de sans-papiers sur un vol Paris-Kinshasa dénoncent mercredi 24 décembre dans une tribune publiée dans Libération une "volonté de constituer un délit d'opinion".

Sophie Foch-Rémusat, Yves Cusset et Pierre Lauret se rendait le 16 décembre dans la capitale de République démocratique du Congo (RDC), Kinshasa. Ils constatent qu'au fond de l'avion sont assis "un homme et une femme, d'origine africaine" qui sont "menottés, et entourés de plusieurs policiers en civil".

Ils décident alors "d'aller demander à quel titre ces personnes sont expulsées".

 Visage en sang

 Pendant vingt minutes, les autres passagers, dont beaucoup d'Africains "discutent, protestent, s'indignent, demandent qu'on enlève les menottes ou que la police descende de l'avion et refusent de s'asseoir".

Lorsque le calme revient, une hôtesse de l'air vient demander l'identité des trois "fauteurs de trouble". Pierre Lauret, directeur de programme au Collège international de philosophie, refuse.

Un "instant plus tard, des policiers armés et bottés le somment de sortir (...) et le sortent manu militari de l'appareil", selon son récit. Sur la passerelle, les policiers "le plaquent au sol et le menottent avec brutalité, son visage éraflé est en sang". Il subit six heures de garde à vue et est convoqué au TGI de Bobigny pour "opposition à une mesure de reconduite frontières et entrave à la circulation d'un aéronef".

 11h de garde à vue

 A leur retour le 22 décembre, ses deux compagnons de voyage "sont appréhendés par la police au sortir de l'avion et passent 11 heures en garde à vue pour 'outrage, menace à agent de la force publique et opposition à mesure de reconduite frontières', en attendant leur convocation devant le procureur".

"Ce qui frappe dans cette histoire", estiment les trois intellectuels, "c'est la volonté de constituer un délit d'opinion".

"Nous avons seulement posé des questions, de manière calme et pacifique, sans jamais émettre ni slogan ni appel", poursuivent-ils. "Mais le seul fait de porter à la connaissance de l'opinion et qu'elle s'en empare, l'action du gouvernement, est traité comme un grave délit".

Les philosophes, les sans-papiers et l'aéronef

LIBERATION SOCIÉTÉ 24 DÉC. 6H52

Sophie Foch-Rémusat, Yves Cusset, Pierre Lauret philosophes

mardi 16 décembre, nous sommes quatre philosophes français à prendre l’avion à Roissy pour Kinshasa [République démocratique du Congo, ndlr] afin d’y participer à un colloque avec des philosophes africains, intitulé «Culture du dialogue et passage des frontières». Avant que nous embarquions, un policier distribue une «notice d’information» de la Police aux frontières (PAF) mettant en garde contre les conséquences judiciaires de l’opposition à l’embarquement d’une personne expulsée de France : tous délits cumulés, huit ans d’emprisonnement et 70 000 euros d’amende ! Ainsi avertis, nous constatons qu’au fond de l’avion, un homme et une femme, d’origine africaine, sont assis, menottés, et entourés de plusieurs policiers en civil.

Pouvons-nous tranquillement nous asseoir pour aller en Afrique parler avec des Africains du dialogue, des droits de l’homme et de l’accueil des étrangers, alors que dans notre avion deux de ces «étrangers» sont menottés, escortés, expulsés ? Citoyens d’une démocratie dont la constitution est censément adossée à une charte des droits de l’homme, nous décidons d’aller demander à quel titre ces personnes sont expulsées. Les policiers et une hôtesse de l’air, très tendus, nous ordonnent de nous asseoir. Un policier finit par nous dire qu’il s’agit d’étrangers sans titre de séjour et que c’est la loi. Pendant ce temps, la cabine s’est transformée en un véritable forum où les passagers discutent, protestent, s’indignent, demandent qu’on enlève les menottes ou que la police descende de l’avion et refusent de s’asseoir.

L’agitation retombe au bout d’une vingtaine de minutes, le commandant de bord obtient que tous se rassoient afin que l’avion décolle. Nous regagnons nos places. Une passagère lasse et désolée nous explique qu’elle est d’accord avec nous, mais qu’elle va voir sa famille pour Noël, qu’elle est en transit et qu’hier l’avion n’a pas décollé à cause d’un incident similaire. L’hôtesse de l’air vient demander l’identité des trois «fauteurs de trouble». Pierre Lauret refuse.

Alors que le calme est revenu et que tout le monde attend le décollage, le commandant de bord vient lui annoncer qu’il exerce son pouvoir de le débarquer. Un instant plus tard, des policiers armés et bottés le somment de sortir, finissent par l’arracher à son siège et le sortent manu militari de l’appareil. Sur la passerelle, ils le plaquent au sol et le menottent avec brutalité, son visage éraflé est en sang. Ils débarquent ensuite violemment un jeune homme qui n’avait rigoureusement rien fait ! Pierre Lauret est libéré au bout de six heures de garde à vue, et convoqué au TGI de Bobigny pour «opposition à une mesure de reconduite frontières et entrave à la circulation d’un aéronef».

Dans l’avion, la discussion continue librement entre les passagers indignés et les deux «complices» restés à bord : un territoire est-il à considérer comme une propriété ? Les frontières en sont-elles les murs ? L’ordre public justifie-t-il tous types de mesure ? Et ce en dépit des intimidations des policiers, et du commandement de bord allant jusqu’à nous menacer de nous livrer à la police congolaise. A leur retour le 22 décembre, Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset sont appréhendés par la police au sortir de l’avion et passent onze heures en garde à vue pour «outrage, menace à agent de la force publique et opposition à mesure de reconduite frontières», en attendant leur convocation devant le procureur.

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la volonté de constituer un délit d’opinion. Nous avons seulement posé des questions, de manière calme et pacifique, sans jamais émettre ni slogan ni appel. Nous avons ainsi rendu visible et publique une situation qui a fait l’objet d’un débat d’opinion. Mais le seul fait de porter à la connaissance de l’opinion, et qu’elle s’en empare, l’action du gouvernement, est traité comme un grave délit. On vous avertit d’abord de tout ce que vous risquez, et si en dépit de cela vous vous exprimez en posant une question, on vous débarque, on vous brutalise, on vous place sans ménagement en garde à vue et on vous poursuit sur la base d’une qualification ubuesque des faits. Le gouvernement proclame la «légitimité» de ses lois et l’abus qu’il y a à s’insurger contre elles, mais il veille à ce qu’elles soient appliquées en catimini, et pour cela il est prêt à recourir à des sanctions et des brutalités extravagantes. Parce que son action suscite au fond la honte de tous, expulsés, citoyens, équipage, et même certains policiers, le gouvernement redoute l’opinion. Non pas celle qu’il peut manipuler par des fictions médiatiques et des fantasmes d’invasion, mais celle qui se forme publiquement et fait entendre sa voix, dans le débat, face à la réalité des situations humaines.

Ici, le dispositif d’expulsion des étrangers rencontre un problème : il est délicat d’expulser des Africains dans des avions remplis de passagers africains. Car ces derniers savent qui sont ces hommes qui voyagent en «classe prison». Ils savent qu’ils ont quitté leur pays à cause de la misère, ou de la tyrannie, ou de la guerre. Ils savent le courage dont ils ont dû faire preuve pour arriver en France, puis pour s’y maintenir. Ils savent enfin la honte sociale qui frappe ceux qui sont contraints de rentrer, privés de tous leurs biens et n’osant plus se présenter à leurs proches. Cette opinion est partagée par de nombreux citoyens pour qui ceux qu’on appelle les «immigrés» sont des voisins, des camarades de travail, les copains de leurs enfants.

C’est cette opinion éclairée que le gouvernement veut museler, avec dans bien des cas la complicité active d’Air France. Il s’agit d’empêcher par tous les moyens qu’on puisse voir les immigrés pour ce qu’ils sont : des hommes et des femmes qui vivent une histoire à la fois tragique et courageuse dans ce monde que nous partageons - si mal - avec eux. Il s’agit de les expulser sans que nul ne se demande ce qu’ils ont vécu avant, et ce qui va leur arriver après. L’important est que les avions décollent à l’heure. Dans l’indifférence au sort de ces hommes entravés qui sont nos compagnons de voyage.

L’Etat français espère nous conduire à cette docilité en multipliant les inculpations et les sanctions, sans oublier de citer Guy Môquet au passage. Il peut parvenir à ses fins : après tout, on a vu pire dans l’histoire. Dès lors, c’est notre responsabilité politique et morale, à l’heure où la crise financière va lourdement aggraver la situation des pays pauvres et des migrants dans le monde, de nous opposer aux projets dégradants du gouvernement du «pays des droits de l’homme», au sein d’une Europe transformée en forteresse.

 

mardi 23 décembre 2008

Des enseignants arrêtes pour s'être opposés à une expulsion

Le parisien mardi 23 décembre 2008 par Catherine Balle avec Carole Sterlé

Ce devait être un vol tranquille vers Kinshasa (République démocratique du Congo). Pour trois de ses passagers, il s’est terminé en garde à vue pour « outrage et menace à agent », « opposition à une reconduite à la frontière » ou « entrave à la libre circulation d’un aéronef ». Mardi dernier à Roissy, Pierre Lauret, Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset trois professeurs de philosophie, empruntent un avion d’Air France pour se rendre à un colloque organisé à Kinshasa. Surprise avant d’embarquer : des policiers distribuent aux voyageurs des papiers spécifiant que ceux qui s’opposent à une reconduite à la frontière encourent jusqu’à huit ans de prisons et 70000 € d’amende.

Lorsqu’ils prennent place dans l’avion, les philosophes repèrent dans le fond de l’appareil un Africain menotté encadré de policiers. « Avec mes collègues, nous sommes allés demander aux forces de l’ordre pourquoi ce passager était menotte », raconte Pierre Laurel, 51 ans.

« Des policiers m’ont plaqué au sol brutalement » 

Les professeurs insistent. Le ton monte entre des agents de police « très tendus », selon Pierre Lauret et des voyageurs qui se mettent à réclamer la libération de celui qui se révèle être un sans-papiers expulsé. L’agitation retombe, mais avant de décoller, le commandant de bord signifie à Lauret qu’il va être débarqué. « Des policiers m’ont arraché de mon siège, menotté et plaqué au sol brutalement », assure le philosophe, qui se décrit pourtant comme un « intello tout frêle ». Il passera la journée en garde à vue, qu’il quittera avec une convocation au tribunal de Bobigny le 4 mars. Nouvel épisode hier à 8 heures : lorsque Sophie Foch-Rémusat, 50 ans, et Yves Cusset 36 ans — qui étaient eux, partis pour Kinshasa — sont rentrés à Roissy, ils sont accueillis par des policiers et placés en garde à vue jusqu’à 18 h 30. « On nous a expliqué qu’on serait convoqués pour une confrontation avec le personnel de bord », raconte Yves Cusset à sa libération.

Si au ministère de l’Immigration on refuse de commenter cette affaire qui « est du ressort de la justice », Brigitte Wieser, de l’association de soutien Réseau éducation sans frontières, estime que les oppositions aux expulsions « augmentent en même temps que le rythme des reconduites à la frontière ».

Entre le 1er juin 2007 et le 31 mai 2008, il y a eu 29 729 expulsions de sans-papiers, soit une augmentation de 31 % par rapport à l’année précédente. Ironie du sort : le colloque auquel se rendaient les philosophes portait sur le rapport à l’étranger et aux frontières.

Sidéré, Pierre Lauret tient à dénoncer le rôle de la compagnie dans cette affaire : « Tout cela signifie que l’équipage a informé la police de leurs noms et de leur date de retour. Air France, en la personne du commandant de bord, les a livrés pieds et mains liés. » Toute proportion gardée, cette délation nous rappelle les périodes les plus sombres de l’histoire de la France.

Trois philosophes arrêtes pour s'être opposés à une expulsion


Créé le 23/12/08 - Europe 1





Trois professeurs de philosophie de la région parisienne ont été placés en garde à vue lundi dans les locaux de la police aux frontières à Roissy. Leur tort ? Ils se sont opposés à l'expulsion d'un sans-papiers lors d’un vol Paris-Kinshasa, en République démocratique du Congo

Le 16 décembre dernier, des philosophes français embarquent à Roissy sur un vol Air France pour Kinshasa. Ils y sont attendus dans le cadre d’un colloque organisé par l’Agence universitaire de la francophonie. Dès leur entrée dans l’avion, les professeurs notent la présence d’un "homme noir, assis, menotté, et entouré de plusieurs hommes en blouson, manifestement des policiers. Trois d’entre nous décident d’aller demander à quel titre cet homme est expulsé", selon le témoignage de Pierre Lauret, 51 ans.

Malgré le silence des policiers et l’insistance d’une hôtesse de l’air pour que les trois philosophes regagnent leurs sièges, ces derniers insistent. Après un quart d’heure d’agitation parmi l’ensemble des passagers de l’avion, la tension retombe.

Mais ce climat apaisé ne satisfait pas le commandant de bord qui décide d’évacuer Pierre Lauret. Ce dernier refuse. "Un instant plus tard, des policiers armés et bottés pénètrent dans l’appareil (…) et me somment de sortir. Jugeant que je tarde trop à ranger mes affaires, ils me sortent manu militari de l’appareil et me menottent violemment : visage plaqué au sol, membres immobilisés". Une fois sorti, le professeur est placé en garde à vue et libéré le soir même avant d’être convoqué pour une comparution le 4 mars prochain. Il est poursuivi pour "opposition à une mesure de reconduite à la frontière et entrave à la circulation d'un aéronef".

Une semaine plus tard, le lundi 22 décembre, de retour de Kinshasa, les deux autres philosophes indiscrets sont appréhendés et placés en garde à vue avant d’être relâché dans la soirée. Pour Pierre Lauret, "les employés d’Air France ont fait preuve d’un zèle extrême pour aider les forces de police". La compagnie n'a pas encore souhaité s'exprimer.

 

Trois philosophes en garde à vue à roissy

FRANCE INFO - 23 DÉCEMBRE 2008

Trois universitaires qui se rendaient à un colloque de philosophie à Kinshasa ont été placés en garde à vue le 16 décembre, à la suite d’un incident dans l’avion qui les amenait sur place. Ils sont soupçonnés d’avoir tenté de soulever l’avion contre une reconduite à la frontière. Ils affirment avoir simplement voulu poser des questions aux policiers.

 

Peut-on poser toutes les questions et en toutes circonstances ? Beau sujet pour le bac philo que Pierre Lauret, Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset, tous trois philosophes vont pouvoir méditer.

Le 16 décembre dernier, ces trois universitaires partaient pour un colloque à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo. Colloque, organisé par l’Agence Universitaire de la Francophonie et les facultés catholiques de Kinshasa, et dont le thème était la culture du dialogue, les frontières et l’accueil de l’étranger. 
Or, dans le même avion se trouvait une personne reconduite à la frontière, avec escorte de police. Ils décident alors d’aller questionner les policiers sur les motifs des expulsions et la raison de leur présence à bord. 
Selon une source policière présente à bord, les policiers de l’escorte leur auraient promis des explications après le départ, mais les trois philosophes les exigeaient sur le champ. L’ambiance est alors devenue électrique. Les passagers alentour se sont énervés à leur tour et certains se sont levés pour empêcher le départ de l’avion.

Altercation avec une hôtesse

Les policiers de l’escorte ont alors demandé l’intervention de leurs collègues de l’escale et le calme est revenu. 
C’est alors qu’intervient un nouvel incident. Une altercation entre Pierre Lauret et une hôtesse de l’équipage. Selon la même source policière, il l’aurait insulté. Version des faits contestée par Pierre Lauret, qui affirme qu’il a “seulement” traité l’hôtesse de “délatrice”, parce qu’elle demandait son nom.

 

Quoiqu’il en soit, le commandant de bord a décidé l’expulsion de Pierre Lauret. Expulsion musclée, avec l’aide à nouveau des policiers de Roissy, et au milieu de l’agitation générale dans l’avion, ce qui a provoqué une seconde expulsion.

Les policiers se préparaient à en effectuer une troisième quand le commandant de bord a décidé de calmer les passagers en leur demandant de se rassoir sous peine d’annulation du vol. 
Méthode efficace. L’avion part enfin, avec quatre heures de retard.

A bord, les deux philosophes auraient continué à mobiliser les passagers, en faisant circuler une pétition et en récoltant de l’argent pour la personne reconduite aux frontières. Aucun autre incident n’est venu troubler le vol.

Interpelés au retour

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais surprise, à leur retour, deux jours plus tard, ils trouvent un comité d’accueil aux intentions plutôt inamicales, puisqu’il se compose de policiers de l’air et des frontières. Ils passeront 11 heures en garde à vue, avant d’être remis en liberté. Ils n’ont toujours pas reçu de convocation en justice, alors que Pierre Lauret est convoqué le 4 mars pour une reconnaissance de culpabilité, après avoir passé six à sept heures en garde à vue. 
N’ayant pas été interpelés au départ, ils se demandent aujourd’hui qui a fourni la liste des passagers à la police, et la date de leur vol retour. Une décision qui entre dans les attributions du commandant de bord.

Grégoire Lecalot