dimanche 29 mars 2009

Conférence-débat lundi 6 avril

La politique de l'immigration de N. Sarkozy
et les libertés publiques
Lundi 6 avril 2009 à 20h00
à l’Ecole Normale Supérieure
Salle Jules Ferry
29, rue d’Ulm 75005 Paris
avec
Eric Fassin, sociologue , ENS, département des sciences sociales
Michel Feher, philosophe, Président de l’association cette France-là
Pierre Lauret, philosophe, Collège International de Philosophie
Mathieu Potte-Bonneville, philosophe, Collège International de Philosophie

Le 16 décembre 2008, trois philosophes (Yves Cusset, Sophie Foch-Rémusat, Pierre Lauret) se rendaient à Kinshasa pour participer à un colloque de l’Agence Universitaire de la Francophonie sur « La culture du dialogue et le passage des frontières ». Pour avoir seulement posé des questions à des policiers escortant deux Africains menottés et expulsés, P. Lauret, a été débarqué de l’avion, placé en garde à vue, et inculpé d’ « opposition à une mesure de reconduite frontière » et d’ « entrave à la circulation d’un aéronef ». A leur retour Yves Cusset et Sophie Foch-Rémusat ont eux aussi été placés en garde à vue, sous l’accusation d’outrages et de menaces contre l’escorte policière.

Cette affaire pose une première question : que reste-t-il des libertés publiques lorsqu'il n'est pas permis aux citoyens de poser des questions à des policiers sur la nature de leurs actes? Plus généralement, elle s’insère dans le dispositif législatif, administratif et policier de la politique d’immigration conduite sous l’égide du Président Sarkozy. Elle est donc l’occasion d’interroger la nature de cette politique, ses intentions, la pertinence de ses arguments, et les résultats auxquels elle parvient, à partir du livre récent cette France-là*, qui en dresse un premier état des lieux annuel, et en renouvelle l’analyse. Avec E. Fassin, M. Feher et M. Potte-Bonneville, qui y ont contribué, nous examinerons deux questions. La politique d’immigration de N. Sarkozy, qui engage notre responsabilité historique, mérite-t-elle d’être soutenue ? Que révèle-t-elle de l’impact de la présidence de N. Sarkozy sur l’état de la démocratie en France ?

*Cette France là

jeudi 26 mars 2009

Le 4 avril 2009 à la rencontre des délinquants de la solidarité

Ils sont philosophes, ils sont intervenus dans un avion contre l’expulsion manu-militari de « sans papiers » par la police vers l’Afrique. Ils sont poursuivis par la justice pour « entrave à la liberté de circulation d’un aéronef ».

Ils sont jeunes, pour la plupart étudiants, certains en formation ou salariés précaires, ils habitent à Paris, rue de Sèvres en face du Bon Marché, un immeuble inoccupé depuis 11 ans et que sa richissime propriétaire veut laisser dans cet état pendant encore des années. Sur la plainte de celle-ci, la justice les a condamnés à verser « une indemnité d’occupation » dont le montant s’élève à la somme de 53 525,51 euros. Le prélèvement aurait même lieu sur les comptes de ces jeunes qui déjà galèrent, voire même sur le versement de leur bourse d’étudiant. Ils se défendent solidairement avec l’association « jeudi noir » créée pour ceux qui cherchent en vain un logement le jour de la parution du journal « particulier à particulier ». C’est un scandale que dénonce Droit au logement (Dal).

Le philosophe Pierre Lauret et les Jeunes de la rue de Sèvres,
Jean-Marc, Laurent et Rémi notamment,
sont invités à rencontrer le public
lors d’un débat organisé par les Amis de l’Humanité
le samedi 4 avril à 14 h 30 à Paris,
dans les locaux de la Bellevilloise, 19 rue Boyer (métro Gambetta).

Société des Amis de l’Humanité 164 rue Ambroise Croizat 93528 ST DENIS cedex Tél.01.49.22.74.17

La solidarité, un délit ?



Par Sylvie Speckter dans Bonjour Bobigny N°468

Plus d’un tiers des expulsions du territoire se font par avion. Voyager avec une personne expulsée peut donc arriver à n’importe qui. Que risque-t-on à ne pas rester indifférent? Comment refuser d’être forcé de se taire sans tomber sous le coup
de la loi? Convoquées au tribunal de Bobigny, deux personnes témoignent.
« C’est inadmissible,c’est une honte! Vous ne respectez pas les droits de l’homme!” André Barthélémy ne nie pas l’avoir dit. Président de l’ONG Agir ensemble pour les droits de l’homme et membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, il le revendique
même. Devant la 14e chambre du TGI de Bobigny où il est cité à comparaitre pour incitation à la rébellion” et “entrave à la circulation d’un aéronef”, presqu’un an après les faits. C’était en avril 2008 à bord d’un vol Air France Paris-Brazzaville. Deux hommes escortés par huit policiers se plaignent au fond de l’appareil. Ils ont des “liens espagnols”: des scratchs aux mains et aux chevilles, reliés entre eux. La déposition d’un policier précise: “J’ai indiqué au “reconduit” qu’il ne devait pas bouger, sinon, il aurait encore plus mal…” André Barthélémy cite le rapport du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe*:“Lorsque des passagers s’insurgent contre une expulsion, il arrive que la police interpelle, en représailles, un petit nombre de passagers. (…) Le Commissaire invite les autorités françaises à y mettre un terme sans délai.” Sursis. “Ces méthodes ont pour but d’inciter à l’indifférence: il ne faudrait jamais protester, dit André Barthélémy à la Cour, alors qu’il faut s’intéresser à cette politique migratoire qui consiste à désigner d’avance le nombre de personnes à reconduire aux frontières. Il faut s’intéresser aux conditions des expulsions et aux méthodes employées.” Le procureur avait réclamé trois mois de prison avec sursis. Le 19 mars, la cour a rendu son jugement: pas de peine de prison, mais une amende de 1500 €. André Barthélémy a
fait appel. “Il s’est passé exactement ce que je voulais: des gens se sont levés, ont exprimé leur indignation. Je ne me fais pas d’illusions, s’ils ne sont pas embarqués ce jour-là, ils le seront un autre jour, mais dans la mesure où on n’est pas d’accord avec ces méthodes, quand l’occasion se présente, il faut le manifester. Et si je suis de nouveau confronté à cette situation, je referai exactement la même chose.”
“Moralement impliqué”.
Pierre Lauret, directeur de programme au collège international de philosophie, ne dit
pas autre chose: “C’est une goutte d’eau mais franchement j’allais à un congrès sur la culture du dialogue, les frontières et l’accueil de l’étranger: il m’était moralement impossible de ne pas réagir.” C’est fait. Un sujet dont ne voulaient apparemment pas débattre les policiers d’escorte de deux personnes menottées sur un vol Paris-Kinshasa. Il est débarqué manu
militari. “L’ambiance dans l’avion était ambivalente: d’un côté il y avait de l’indignation, de la solidarité et en même temps, on avait déjà deux heures et demie de retard, la plupart des gens rentraient chez eux pour Noël. La veille, un vol avait été annulé. J’en étais à me dire que j’allais descendre de cet avion quand le commandant de bord m’a informé que j’allais être débarqué.” Ses deux collègues Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset seront appréhendés à leur retour à Paris. Convoqué pour une procédure de “plaider- coupable”, Pierre Lauret refuse de reconnaître autre chose que ce qu’il a fait et qu’il assume, mais ne correspond pas au procès-verbal de la police.
Son dossier va être repris par le Parquet. Ce qui peut déboucher
sur un classement sans suite ou un renvoi en correctionnelle.
“Ce qui est important, c’est d’avoir rendu visible l’expulsion. Je ne vais pas changer. Si je l’ai fait une fois, je n’aipas de raison de ne pas le refaire, même si je ne veux pas
non plus devenir abonné à la garde à vue de Roissy! Mais quand on est dans l’avion, si on ne dit rien, on est complice.”Cet été, Pierre Lauret doit aller voir
de la famille au Canada. S’il prend Air Canada, le voyage sera plus serein, la compagnie a cessé toute reconduite à la frontière.

*Mémorandum (p. 21) de Thomas
Hammarberg, commissaire aux droits
de l’homme du Conseil de l’Europe.

La loi et la liberté

Par Sylvie Spekter dans Bonjour Bobigny N°468

Vous partez en voyage. Détente, travail ou visite à la famille. Au comptoir d’embarquement de l’aéroport, la police vous tend un papier à en-tête bleu blanc rouge du ministère de l’Intérieur. “Les éléments suivants doivent être portés à votre connaissance, afin que nul n’en ignore…” La formulation est volontairement juridique car il est question de délits, d’articles du code pénal, d’amendes et de peines de prison. Cette notice n’est pas distribuée à tout le monde. Elle vous est personnellement remise pour ce vol précis: vous allez voyager avec une personne
expulsée de France. Sièges réservés…N’imaginez pas que c’est exceptionnel. “Pour 2009, l’objectif est de 26000 reconduites à la frontière”, a déclaré début janvier Éric Besson, nouveau ministre
de l’Immigration. “Un tiers des expulsions se font par Air- France,explique Gilles Reboul, steward et militant CGT. Et on peut y être confronté même sur des lignes intérieures comme un Bordeaux-Paris qui amène les gens vers les aéroports d’où partent plus de vols longs courriers…
Sur certaines destinations, on réserve quasi systématiquement
des sièges pour les expulsions. Ça évite d’avoir à en refuser un à un passager qui a payé son voyage, pour faire de la place à la personne
expulsée et aux deux policiers de l’escorte. La police a un droit de réquisition de siège jusqu’à une heure avant le décollage, et souvent le groupe arrive à la dernière minute pour éviter que
les associations ne soient au courant et tentent d’arrêter l’expulsion.”
Moyennant quoi la République, c’est-à-dire les contribuables, paie plein pot:
“Le coût budgétaire des reconduites à la frontière s’établirait à environ 20970 euros par personne reconduite”, détaille un rapport du Sénat*. Au fond de l’avion. Une fois dans l’avion, vous ne vous apercevrez peut-être de rien.
Le groupe a embarqué avanttous les autres passagers, il estgénéralement au fond de
l’avion, et les policiers sont encivil. Mais il est aussi possibleque cela se passe mal. C’est de plus en plus fréquent. “Surtoutdepuis deux ans, indique FrançoisHamant, vice-président du syndicat de pilotes Alter. Onpeut facilement dire qu’il y a aumoins un “incident” par mois. Nous demandons régulièrementles chiffres à l’entreprise(Air France-KLM)qui refuse de les donner. Pourtant,
chaque problème– quel qu’il soit –fait obligatoirementl’objet d’un RDS (Rapport de sûreté) par le commandant de bord.” Les 12élus (CFDT, CGT, FO et CGC) du comité central du groupe Air France KLM ont tenté en 2007de toucher les actionnaires d’Air France là où cela fait mal:aux dividendes, en argumentantsur l’impact commercial négatif. Ils leur ont demandé dans une motion“de se prononcer
pour l’arrêt de l’utilisationdes avions du groupe pourles expulsions d’étrangers qui
nuisent à l’image de la compagnie.”Sans succès.
Et les passagers. Côté passagers,les réactions solidairesprennent différentes formes.Il arrive qu’ils se cotisent pour remettre de l’argent à la personne
expulsée, qui peut être arrêtée à n’importe quel moment. Comme on peut le lire
dans ce jugement d’une cour d’appel: “M. O. a été interpellé le 4 mars à 7h45 alors qu’il vaquait à son travail, porteur d’un balai et d’un seau bleu, dès lors en tenue de travail. C’est dans cet état qu’il a été conduit au CRA (centre de rétention administratif) avec son matériel de travail, puis, sans attendre qu’il soit statué sur la présente procédure d’appel, “expédié” dans cette tenue, sans avoir pu sefaire remettre ses effets personnels et sans argent, sur Alger alors que sa famille réside
à Constantine…”Des histoires comme celles-là, on peut en lire tous les jours sur le site de la Cimade. Que risque-t-on à s’inquiéter de quelqu’un qui, ayant passé plusieurs jours en centre de rétention sans savoir ce qui se passe, sans pouvoir dire au revoir aux siens, ni parler à un avocat, “craque”, pleure, se plaint? Qu’en coûte-t-il de refuser d’être forcé de se taire quand on est témoin de mauvais traitements que les policiers appellent “gestes techniques”?
Le pilote aux commandes.Ce qu’il faut savoir, c’est que dans un avion, le seul maître à bord est le pilote. “Et on le rappelle même aux policiers, ajoute François Hamant, quand ils insistent
pour que le “transfert” ait lieu.” Eh oui, parce qu’en plus de faire une croix supplémentaire dans la case “reconduites à la frontière” des tableaux du ministère, les policiers d’escorte bénéficient de miles pour ces parcours, ce qui leur permet de voyager personnellement moins cher… “C’est le commandant de bord qui juge de la situation et peut décider de faire débarquer un passager si les conditions de sécurité ne sont pas remplies pour le vol. D’ailleurs, aucune procédure n’a jamais été enclenchée contre un commandant de bord”, précise François Hamant. Ensuite, comme sur tout le territoire, le droit pénal s’applique aussi dans un avion. Au vrai, les peines sont rarement prononcées. Et le plus souvent, les convocations au tribunal se soldent par une relaxe, une dispense de peine ou une amende symbolique. Car, au nom de la liberté d’expression, on a encore le droit en France d’exprimer verbalement son opposition à une expulsion, et en tout cas son indignation
face au non-respect des droits de l’homme.

*Rapport du sénateur (UMP) des
Hautes-Alpes Pierre Bernard

mercredi 25 mars 2009

Sans-papiers: 5500 "aidants" vont se constituer prisonniers le 8 avril

Viva le 25/03/09
par Maîté Pinero

Le mercredi 8 avril 2009, à 10 heures, 5 500 personnes, se présenteront devant les palais de Justice de Paris, Lille, Marseille, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Rennes et ailleurs en France, pour affirmer avoir, un jour, aidé un homme ou une femme sans‐papiers en difficulté.
A l’appel de nombreuses associations (Emmaüs France, RESF, Fédération de l’Entraide Protestante, du Secours Catholique, de la Cimade, du Comede, du Gisti, de la Fasti, de l’Uniopss...) ils vont dénoncer la criminalisation de la solidarité en mettant le gouvernement au défi : « Nous sommes 5 500 citoyens décidés à rester des aidants ! Si la solidarité devient un délit, nous demandons à être poursuivis pour ce délit ! »
Incroyable : des objectifs d’interpellation prévus d’avance !
Ce nombre de 5 500 ne doit rien au hasard. Dans l’annexe « immigration et asile » de la loi de Finances pour 2009, « le nombre d’interpellations d’aidants » les sans-papiers prévu par le gouvernement est stipulé : 5 000 en 2009, 5 500 en 2011. On apprend dans le même document qu’il y a eu 4 365 interpellations d’aidants en 2006 et 4 504 l’année suivante. Les quotas s’appliquent à tous : aux sans papiers expulsés et aux personnes solidaires qui leur viennent en aide.
En effet, en France, c’est désormais un délit d’accueillir, d’accompagner, ou seulement d’aider une personne en situation irrégulière. Interpellés les « aidants » tombent sous le coup de l’article 6.222-1 du Code relatif à l’entrée, au séjour et au droit d’asile, qui punit de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 30 000 euros l’aide à l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers. Et les affaires se succèdent. En décembre, quatre philosophes français se rendant au Gabon pour un colloque sur « la culture du dialogue, les frontières et l’accueil de l’étranger » aperçoivent au fond de l’avion un homme « très digne » mais menotté et entouré par six policiers. Ils posent des questions, attirant l’attention d’autres passagers, des Africains qui s’indignent. Pierre Lauret l’un des philosophes est débarqué de l’avion, placé pendant six heures en garde à vue. A leur retour les autres philosophes, Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset, sont eux aussi appréhendés et mis en garde à vue.
Flagrant délit de solidarité à Calais
Le 18 février 2009, à 7 h 45 du matin, la police frappe à la porte de Monique Pouille, 59 ans, bénévole aux Restos du coeur et à l’association Terre d’errance. Depuis deux ans et demi, cette femme organise les dons de nourriture et d’habits pour les migrants qui errent autour de Calais dans l’espoir de passer en Angleterre. Elle recharge aussi leurs portables. Ce que les policiers qualifient de « flagrant délit d’aide aux personnes en situation irrégulière".
Opération policière chez Emmaüs
L’interpellation le 16 février 2009 d’Hamid, un sans‐papier accueilli par la communauté Emmaüs de Marseille Pointe‐Rouge, s’est transformée le 17 février 2009, en opération policière dans cette communauté. Ainsi, sur décision du parquet de Marseille une perquisition a eu lieu dans la dite communauté Emmaüs aux fins de recenser la présence d’éventuels compagnons sans papiers. Dans le même cadre, Kamel un responsable de la communauté a été mis en garde à vue pendant 6 heures le 17 février.
Protester coûte 1 500 euros
D’autres aidants ont déjà été condamnés et mis à l’amende/ c’est le cas de André Barthélemy, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme et président de l’ONG lyonnaise Agir ensemble pour les droits de l’homme ( AEG). Ce responsable que les magistrats ont déclaré coupable de « provocation directe à la rébellion »reconnu a été condamné le 19 mars à 1 500 euros d’amende pour avoir protesté contre l’expulsion de deux sans papiers à bord d’un vol d’Air France Paris-Brazzaville, en avril 2008.

Garde à vue : à bas l'abus ! (2/2)

L'émission "là bas si j'y suis" du mercredi 25 mars 2009

Les témoignages d'Yves Cusset et Pierre Lauret (15h33-15h43)

samedi 21 mars 2009

Les sans papiers sont l'avenir du syndicalisme

Par Sophie Foch-Rémusat "24 heures philo"

Ces derniers temps, il est beaucoup question de retour au protectionnisme et du spectre du nationalisme qu’une sagesse économique avait réussi à faire rentrer sous terre et que la crise semble avoir réveillé. Le président français presse les entreprises d’investir prioritairement en France, le gouvernement espagnol appelle les Espagnols à acheter espagnol et le Premier ministre britannique a parlé de réserver aux travailleurs britanniques les emplois britanniques. A propos des manifestations récentes de Saythorpe et de l’extension de la raffinerie Total à Lyndsey, les syndicats se divisent, l’espagnol UGT et l’italien CGT protestent contre l’anglais UNITE. C’est triste et inquiétant.
A Paris, des sans-papiers occupent la bourse du travail en prétendant forcer la CGT pourtant amie, à mieux défendre leurs intérêts de travailleurs isolés, créant de ce fait une situation confuse et tendue. C’est préoccupant. Pourtant aussi encombrants et indisciplinés soient-ils, ces sans-papiers n'offrent-ils pas une planche de salut en obligeant à plus d’ouverture ?
Plus généralement, est-ce que la crise n’offre pas une chance de redistribuer les cartes politiques en mettant fin aux conséquences pernicieuses car déboussolantes d’une tartufferie, d’un hold-up sémantique par lequel la droite en devenant «libérale» avait réussi à se faire passer pour la meilleure amie de la liberté ? Bas les masques, les électeurs de Sarkozy en sont pour leurs frais : ils voulaient du libéralisme, ils ont récolté le gouvernement le plus autoritaire depuis de Gaulle. La droite reprend sa place en retrouvant la logique de l’ordre et du contrôle. Cela libère la gauche, lui offre des occasions de se reprendre qu’il est urgent de saisir notamment dans la perspective des élections européennes. Pour mettre en perspective la question de la libre circulation des travailleurs dans une Europe ouverte on pourrait donc revenir sur la question cruciale des sans-papiers. Leur combat est d’avant-garde.
L’appellation «sans-papiers» n’est pas anodine. Comme le fait remarquer Damien Lecarpentier, elle est forte, politique, c’est tout un programme : elle ne décrit pas une situation (comme le ferait l’expression «en situation irrégulière» par exemple) mais affirme une privation (de droit de séjour et de travail) et par là indique la voie d’une libération. Lecarpentier suggère d’ailleurs le rapprochement entre «sans-papiers» et «sans terre». Le mouvement des paysans sans terre au Brésil est né d’une préoccupation : il apparaissait en effet impossible de rendre l’abolition de l’esclavage vraiment effective sans une réforme agraire qui réaffirme le droit de propriété en limitant la confiscation de la terre par les grands latifundiaires. Les anciens esclaves ne pouvaient survivre sans avoir de terre pourtant ils ne pouvaient pas non plus en acquérir, ni par héritage bien sûr, ni par échange marchand puisqu’ils n’avaient pas d’économies d’une part et que d’autre part les prix étaient élevés. («Bilan sur la question de la terre, un entretien avec Tomas Balduino»).
Dans un esprit voisin, les sans-papiers contribuent à inscrire un droit à la vie au cœur de la dernière génération des droits de l’homme qui prend enfin en considération les droits économiques et sociaux. Si les sans-papiers sont persécutés, pourchassés, jugés, expulsés, enfermés parfois dans des conditions indignes (rapports Migreurop) c’est que, de la même manière que les paysans sans terre s’installent et occupent des terres sans y avoir été au préalable autorisés, ils prennent la liberté pour eux vitale, de migrer, s’installer et travailler. On veut nous faire croire que c’est un mal. Pourtant la liberté ne s’hérite ni ne s’achète, il faut se l’approprier. Sans terre et sans-papiers par leur action nous obligent donc à renouer avec la propriété dont la vraie nature est la jouissance et dont la discrétion est la loi. Qui, comme la connaissance est douteuse (critique) autrement dit ne se justifie que de procéder d’un inappropriable qui la fonde (en ce sens on dit avec esprit que la propriété est le vol).
Les sans-papiers interrogent et redécouvrent ce qu’il y a de propre dans la propriété. C’est probablement ce qui inquiète en eux. Pourtant ils ne font que mettre en doute l’idée commode mais fausse, selon laquelle le travail serait quelque chose que l’on pourrait échanger. Ce qui suppose, comme l’a montré Marx, une immense indifférence. Que le travail de chacun soit artificiellement rendu équivalent au travail de n’importe lequel autre, du coup ne vaille plus rien et qu’on ne raisonne plus qu’en termes de quantités de travail. Le jeu de l’exploitation capitaliste veut croire et faire croire, pour dégager la plus-value qui gonfle le capital, que dans un monde envahi et dominé par un régime de propriété illimitée, le travail n’est plus qu’une simple marchandise. Il y a là un abus. Celui qui est devenu pauvre pense n’avoir plus rien. Le capitaliste le trompe en lui faisant croire qu’il possède toujours sa force de travail qu’il n’a qu’à lui vendre. C’est une manière de spéculer sur la liberté en la dérégulant, d’en finir avec la puissance de la pensée et l’extraordinaire complexité de l’avoir qui fonde notre pensée des possibles.
Qu’est-ce en effet qu’avoir dès lors que, s’il est impossible d’avoir tout, en revanche on peut avoir même rien : «avoir une privation», au sens d’avoir un pouvoir, d’être libre, puissant ? Par exemple si je suis musicien accompli j’ai le pouvoir de ne pas jouer, en plus de celui de jouer. Cette possibilité existe vraiment : celui qui ne sait pas jouer ne peut pas ne pas jouer. Peut-être qu’un Mozart sommeille en tout enfant, il n’empêche que ce n’est pas dans le même sens qu’on dit que n’importe quel enfant peut devenir musicien et que tel musicien accompli, actuellement au repos, peut jouer de la musique. Car dans le cas de l’enfant, le devenir suppose une altération, un changement d’être, à la faveur par exemple d’une éducation, mais c’est sans subir aucune altération que le musicien pourra jouer quand il aura fini de se reposer. Donc la possibilité qu’il joue existe plus et mieux qu’une simple possibilité générale, abstraite.
Toute une métaphysique procède de cette extraordinaire pensée de la propriété, pleine de paradoxes, qui fonde aussi notre pensée de la justice - car si je n’ai rien (comme le dernier fils du meunier de la fable du chat botté qui ayant été désavantagé au moment de l’héritage, se lamente de n’avoir eu qu’un pauvre chat) j’ai au moins la liberté (l’imagination, l’intelligence, la parole) - c'est à dire le pouvoir. Mais il faut bien comprendre que de «si tu n’as rien au moins tu es libre», qui est le principe même de la démocratie, à «si tu n’as rien tu es serf», il y a une infinie différence dont pourtant l’esprit du capitalisme n’aura cessé de se moquer.
Avec le travail et la liberté, les sans-papiers, eux, ne jouent pas, hors cadre et hors contrôle. Ils montrent ce que la mondialisation porte de libérateur. En prenant des risques inouïs, avec un sérieux admirable, ils perturbent l’espace «idéal» du marché du travail soudain saisi par le temps et débordé par l’urgence de vivre. Cela fait beaucoup d’histoires d’être sans papiers. Des milliers de tragédies qui se croisent, mais ne se confondent jamais, profondes, pleines de secrets. Chaque trajectoire est singulière. L’existence des travailleurs sans papiers est un démenti flagrant à la fiction du travail comme marchandise qu’on échangerait dans le pur espace fictif et contrôlé du marché. Si un travailleur sans-papiers existe, alors ce n’est ni sur un marché ni dans aucun espace (toujours construit, réel et faux à la fois), mais vraiment dans le monde qui est à la fois un seul, comme l’a justement dit Badiou, donc commun et pluriel - et singulier.
C’est pourquoi le président Sarkozy fait de l’immigration son cheval de bataille. Il défend le marché en défendant aux hommes de commercer librement. Mais le commerce est aussi humain, nécessaire, vital et libre que le marché est inhumain, superflu et mortellement contraignant. Commercer c’est faire circuler les biens autour de la terre - non qu’ils soient indifférents et interchangeables mais justement parce qu’ils sont uniques, précieux, irremplaçables. Parmi ces biens, il faut évidemment compter au premier rang les trésors de talents des hommes et des femmes. Seules les marchandises auraient le droit d’être libres, parce qu’elles ne sont rien.
Aujourd’hui contrôler le marché du travail c’est assurer la pérennité de cette fiction, c’est-à-dire d’un système de production et d’exploitation qui est peut-être en train de craquer de l’intérieur et discrètement. D’un système qui comme Marx l’a montré, repose uniquement sur la construction d’un mythe et d’une espèce de fausse religion. Sur une cauchemardesque substitution au monde réel d’un espace fictif dans lequel les tables ne sont plus des meubles utiles pour écrire ou partager un repas, mais s’animent, se mettent à danser sur leurs quatre pieds de marchandises, des espèces de choses en soi automatiques qui semblent douées d’une vie propre, dans un monde hyper réaliste et menteur de fétiches et de superstitions, où plus rien n’existe vraiment, mais où tout s’échange dans une féroce indifférence universelle.
La question qui se pose aujourd’hui est celle-ci : est-ce que les forces de gauche, est-ce que les syndicats vont saisir l’occasion de prendre un peu d’avance ou est-ce qu’ils vont se contenter de disputer au patronat le pouvoir de contrôler le marché du travail en acceptant dès lors, de fait, de compter le travail pour une marchandise ? Si on cède sur ce point théorique, en acceptant la fermeture et le contrôle du marché du travail, quelle que soit la contrepartie, on aura conclu un pacte avec le diable et un marché de dupes. Car on aura au bout du compte condamné la possibilité du dialogue social.
Un dialogue en effet n’est pas une simple discussion, ni non plus un débat. Il n’est pas un moyen de régler à l’amiable ou du moins pacifiquement, des litiges. Pour avoir un litige, il faut être égaux, parler de la même chose dans la même langue. Mais les conflits sociaux sont, comme l’affirmait Lyotard, des «différends». Syndicats et patronat ne parlent pas de la même chose, ils ne peuvent jamais s’entendre. Cela non seulement n’interdit pas, mais exige le dialogue entre eux. Les uns raisonnent en termes de contrats, de marché, de marchandises et autres fictions rationnelles. Les autres rappellent qu’en réalité, il existe des hommes et des femmes vivants.
Être de gauche c’est avant tout avoir le sens de l’économique et du social. En politique il n’y a pas que des débats, des raisons et des idées, avant tout il y a des faits et des rapports sociaux. Si la politique suppose et commence par créer le cadre de l’égalité, en réalité il n’y a d’égalité que de manière fragile, discontinue, dans les luttes, les silences, les suspens, les césures, les failles et les faillites de tous les discours. Aucune politique ne met fin d’un coup aux inégalités.
Le dialogue social prend le relais des discussions politiques parce que le dialogue est l’étrange manière de ne pas communiquer de ceux qui ne parlent ni de la même chose ni la même langue. Une espèce de communication impossible entre étrangers dont l’un des deux, le plus fort, appelle nécessairement l’autre un « barbare » : celui qui n’a pas la parole. Le dialogue suppose donc qu’il reste quelque chose de toutes les discussions et de tous les débats, quelque chose d’essentiel et qu’on ne peut pas oublier, qui se tient là obstinément au milieu comme le rappel d’une dette archaïque à laquelle on ne saurait se soustraire sans renoncer à la justice. En ce sens les sans-papiers sont l’avenir du syndicalisme et plus généralement du mouvement social.